Réflexion · Market[SELL]ing™

Quand le client n’achète plus un produit, mais une raison de le choisir

Lorsque l’offre est comparable, que le prix ne permet plus vraiment de se distinguer et que le concurrent dispose de davantage de puissance, chercher à lui ressembler est rarement une bonne stratégie. La question devient alors différente : qu’est-ce qui pourrait donner au client une raison personnelle de choisir ici plutôt qu’ailleurs ?

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Imaginons une librairie indépendante installée à quelques mètres d’une grande enseigne. Elle vend les mêmes livres, dans un environnement où le prix ne constitue pas le principal terrain de différenciation. En face, l’autre dispose de plus d’espace, davantage de visibilité, d’une mécanique commerciale parfaitement rodée et de cette promesse particulièrement efficace qu’est la simplicité : entrer, trouver, payer, repartir.

C’était le point de départ d’un texte que j’avais écrit sous la forme d’un conte de business. La librairie y faisait d’abord ce que beaucoup d’entreprises font lorsqu’elles se sentent menacées : elle regardait le concurrent qui réussissait et tentait de lui ressembler. Même mise en avant des nouveautés, mêmes classements, mêmes codes, mêmes arguments, avec simplement moins de moyens pour les déployer.

Le problème n’était donc pas qu’elle faisait mal les choses. Le problème était plus inconfortable : elle essayait de devenir une version plus petite de son concurrent.

Quand être comparable devient précisément le problème

Nous raisonnons souvent comme si le client procédait à une sorte de classement objectif des offres. Un meilleur produit, un meilleur argument ou une meilleure promotion devraient mécaniquement conduire à une meilleure décision pour l’entreprise. La décision réelle est pourtant beaucoup moins linéaire.

Les travaux consacrés à la décision fondée sur la valeur montrent que nous n’attribuons pas une valeur aux options uniquement à partir de leurs caractéristiques objectives. La valeur est subjective : elle résulte de l’intégration de plusieurs informations, des préférences individuelles, du contexte et des objectifs poursuivis par celui qui décide.

Les neurosciences de la décision ont notamment étudié les mécanismes associés à cette construction et à la comparaison de valeurs subjectives. Cela ne signifie évidemment pas qu’une observation du cerveau permettrait de savoir quel libraire quelqu’un choisira. Ce serait une extrapolation abusive. Cela signifie quelque chose de plus utile : la valeur n’est pas entièrement contenue dans l’objet que l’on vend.

Deux livres identiques restent physiquement identiques. Pourtant, la raison de les choisir, l’attention qu’on leur accorde et la valeur qu’on leur attribue peuvent varier selon le contexte dans lequel ils apparaissent. C’est précisément là que la petite librairie de notre histoire se trompait de bataille : elle cherchait à modifier la perception de son offre tout en restant presque entièrement sur le terrain de décision de son concurrent.

Une seule question peut déplacer tout le terrain de décision

Dans le récit initial, le changement commence par quelque chose de presque dérisoire. Lorsque quelqu’un entre dans la librairie, on ne lui demande plus : « Vous cherchez quoi ? » On lui demande : « Pour qui ? »

Ce n’est pas simplement une meilleure phrase d’accueil. « Vous cherchez quoi ? » place immédiatement le produit au centre. Il faut identifier un titre, un auteur, un genre ou une référence. « Pour qui ? » introduit une personne, une intention, une relation et parfois une histoire. Est-ce pour un adolescent qui ne lit jamais ? Pour une mère qui aime les romans historiques ? Pour un ami qui traverse une période particulière ? Pour soi-même, avec l’envie de découvrir quelque chose que l’on n’aurait pas spontanément choisi ?

Le livre n’a pas changé. Le problème à résoudre, lui, vient de changer.

Les recherches sur la décision contextualisée vont dans ce sens : l’évaluation d’une option dépend notamment de la situation, des objectifs personnels et de la relation entre ce qui est proposé et ce qui compte pour la personne au moment de décider. D’autres travaux montrent également que les implications personnelles d’une décision peuvent modifier la manière dont l’information est recherchée.

Le « pour qui ? » de notre libraire ne constitue donc pas une recette scientifique. Il illustre plutôt un mécanisme général : une offre peut prendre une autre valeur lorsqu’elle entre dans le monde de celui qui doit décider.

La préférence ne se décrète pas. Elle se construit.

C’est ici que le sujet rejoint directement le Market[SELL]ing™. Une entreprise peut parfaitement disposer d’un bon produit et ne pas être préférée. Elle peut avoir raison dans son argumentation et ne pas être choisie. Elle peut même être objectivement comparable à une autre et découvrir que cette comparabilité devient son principal handicap.

Car l’acte d’achat suppose finalement une sélection : parmi plusieurs possibilités acceptables, une option doit devenir préférable.

Les recherches en consumer neuroscience examinent notamment la manière dont valeur, émotion, attention, mémoire ou récompense peuvent participer aux processus de décision. Elles ont leur intérêt, mais aussi leurs limites. Elles ne constituent ni une lecture magique de l’esprit du consommateur ni une machine permettant de prédire automatiquement un achat.

Le Market[SELL]ing™ ne cherche pas davantage à prédire le cerveau du client. Il propose de regarder ce qui se passe dans sa décision. Dans notre librairie, le déplacement devient alors visible : la question n’est plus seulement « Quel livre pouvons-nous lui vendre ? », mais « Qu’est-ce qui pourrait faire que ce livre-là prenne un sens particulier pour cette personne-là ? »

C’est une question de préférence avant d’être une question de persuasion.

L’autonomie fait aussi partie de l’expérience d’achat

Un autre élément mérite d’être regardé : la place laissée au choix. Les travaux consacrés à l’autonomie dans la consommation considèrent celle-ci comme une dimension importante de la décision du consommateur. Nous ne cherchons pas uniquement à obtenir un résultat satisfaisant ; la possibilité de ressentir que le choix nous appartient peut elle-même compter dans l’expérience de décision.

Cela rejoint directement ce que nous avons observé dans une précédente réflexion : pourquoi vendre trop tôt peut empêcher l’achat.

Un bon libraire n’a donc pas nécessairement besoin de devenir celui qui sait quel livre le client doit acheter. Il peut devenir celui qui rend le choix plus intelligible, ouvre des pistes, reformule, raconte pourquoi tel ouvrage pourrait convenir et laisse finalement le lecteur construire sa préférence.

La différence est importante. Dans un cas, le vendeur cherche à obtenir l’adhésion à sa recommandation. Dans l’autre, il aide une préférence à se former.

Le client n’a pas nécessairement besoin de davantage de choix

On pourrait objecter que la grande enseigne conserve un avantage considérable : elle dispose probablement d’un assortiment plus large. C’est vrai. Mais davantage d’options ne signifie pas systématiquement une décision plus facile ou plus satisfaisante.

Le sujet de la surcharge de choix est d’ailleurs plus nuancé que la formule populaire selon laquelle « trop de choix tue le choix ». Les effets observés dépendent notamment du contexte, de la complexité de la décision, de la manière dont les options sont organisées et des préférences déjà constituées.

C’est intéressant pour notre libraire. Son avantage n’est pas nécessairement d’offrir moins. Son avantage potentiel est d’aider à rendre le choix plus pertinent.

La grande enseigne peut répondre extrêmement efficacement à quelqu’un qui sait déjà ce qu’il veut. Ce serait absurde de le nier. Mais celui qui cherche « quelque chose pour mon père, qui lit peu, aime l’histoire mais déteste les biographies » ne formule plus exactement une recherche de produit. Il formule une situation. Et cette situation ouvre un autre terrain de décision.

L’expérience n’est pas le décor autour de l’achat

Nous réduisons parfois l’expérience client à son esthétique : un endroit agréable, un café, une belle lumière ou un accueil chaleureux. Ce sont éventuellement des composantes de l’expérience, mais elles ne constituent pas nécessairement son cœur.

Dans la logique du Market[SELL]ing™, l’expérience devient particulièrement intéressante lorsqu’elle modifie l’état de la décision. Une question peut permettre de mieux comprendre son besoin. Une recommandation peut renforcer la projection. Une comparaison peut réduire une résistance. Une histoire autour d’un ouvrage peut faire naître une préférence. Une conversation peut apporter la preuve que le libraire a compris l’intention réelle derrière l’achat.

C’est ici que le lien avec la Jauge™ d’envie d’acheter devient particulièrement utile. L’expérience ne fait pas mécaniquement « monter une jauge ». La Jauge™ n’est pas un instrument de mesure scientifique. Elle invite à observer une dynamique : qu’est-ce qui, dans cette interaction, nourrit l’envie ? Qu’est-ce qui réduit ou augmente une résistance ? À quel moment le client commence-t-il à se projeter avec une option plutôt qu’une autre ?

La librairie ne change alors plus simplement son merchandising. Elle change ce qu’elle observe.

Changer de terrain plutôt que chercher à gagner le même match

Dans mon récit initial, la librairie finit par comprendre qu’elle ne battra pas la grande enseigne en jouant mieux son jeu avec moins de moyens. Elle cesse donc de construire sa différence à partir de ce qu’elle possède et commence à la construire à partir de ce que le client vit lorsqu’il choisit chez elle.

C’est là que l’histoire cesse réellement de parler de librairie. Une PME face à un grand groupe peut connaître le même problème. Un fabricant face à des concurrents techniquement comparables aussi. Une société de services dont tous les concurrents promettent expertise, réactivité et accompagnement également.

Lorsque tout le monde se décrit avec les mêmes critères, il devient extrêmement difficile de produire de la préférence en ajoutant simplement un argument de plus.

La question n’est alors peut-être plus : « Comment prouver que nous sommes meilleurs ? » Elle peut devenir : « Sur quoi voulons-nous réellement être choisis ? »

Cette question touche directement au rôle du Market[SELL]ing Manager. Si l’envie d’acheter résulte de plusieurs interactions — marketing, produit, commerce, expérience ou service — personne ne devrait regarder uniquement sa propre partie. Il faut aussi observer ce que leur combinaison fait vivre à celui qui doit décider.

La différence n’est réellement stratégique que lorsqu’elle devient une raison de choisir

Une entreprise peut être différente sans que cette différence ait la moindre importance pour son client. Elle peut être plus ancienne, plus petite, plus locale, plus innovante ou plus experte. Aucune de ces caractéristiques n’est une raison d’achat en soi.

Une différence devient intéressante lorsqu’elle entre dans la décision. Dans notre histoire, la petite taille de la librairie n’est plus une faiblesse à justifier lorsqu’elle permet une autre qualité de conversation. Sa connaissance des livres ne vaut pas uniquement parce qu’elle possède une expertise ; elle vaut lorsqu’elle permet au client de trouver un livre auquel il peut associer une personne, une intention ou une histoire.

La différenciation ne réside donc plus seulement dans ce que l’entreprise est. Elle réside dans ce que cette différence permet au client de décider.

C’est peut-être cela que notre librairie avait fini par comprendre. Elle n’avait pas besoin de battre la grande enseigne. Elle avait besoin de devenir préférable pour certaines décisions.

Et ce n’est pas du tout la même ambition.

Repères de recherche

Valeur subjective et décision. Brosch, Coppin, Scherer, Sander et collaborateurs examinent les mécanismes neurocognitifs associés à la construction de valeur et aux décisions fondées sur cette valeur. Consulter la publication →

Contexte et objectifs personnels. Le Consumer Contextual Decision-Making Model proposé par Suomala analyse la décision du consommateur en tenant compte du contexte et des objectifs poursuivis par celui qui décide. Consulter la publication →

Autonomie du consommateur. Wertenbroch et ses coauteurs étudient l’autonomie comme dimension du choix du consommateur et la capacité de prendre et mettre en œuvre ses propres décisions. Consulter la publication →

Pertinence personnelle. Hess et ses coauteurs montrent que les implications personnelles d’une décision peuvent influencer les stratégies utilisées pour rechercher l’information nécessaire au choix. Consulter la publication →

Consumer neuroscience : apports et limites. Haidinger et Koller proposent une lecture critique de la valeur ajoutée des neurosciences du consommateur pour le marketing et soulignent la nécessité de les articuler avec d’autres méthodes plutôt que de leur attribuer un pouvoir explicatif absolu. Consulter la publication →

Poursuivre la réflexion

Une préférence ne se décrète pas. Elle se construit dans la décision.

La Jauge™ d’envie d’acheter propose un modèle de lecture pour observer ce qui nourrit l’envie, ce qui entretient les résistances et ce qui peut rendre une option progressivement préférable.